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MISSION ITOUPE II. Episode 2 : Premières découvertes

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Une étrange guirlande décore le bout de la table de travail des herpétologues : l’ombre de serpents ondule dans les sacs de capture, crapauds, grenouilles et lézards observent les chercheurs depuis leur poche d’échantillonnage.

« Regarde comme les palmures du Rhinella sont développées par rapport aux autres espèces de cette famille, Elodie ! », s’étonne Antoine FOUQUET (herpétologue du CNRS Guyane) avec Elodie COURTOIS (herpétologue), alors qu’il « fixe » – euthanasie pour le préparer aux futurs prélèvements ADN en laboratoire – ce spécimen de l’espèce encore non décrite du crapaud-feuille, trouvée par Maël DEWYNTER à Itoupé, lors de la première mission de 2010. « On ne connait pour l’instant ni son chant, ni son mode de reproduction, ni ses têtards, mais on dispose à présent de mâles et de femelles, tous dénichés autour du camp de base à 600 m, non loin de la crique », confie Antoine. Crapaud-feuille marron de taille moyenne (4 cm pour le mâle / 5 cm pour la femelle), au derme granuleux, l’énigme de sa capture reste entière, car elle s’est faite dans un milieu totalement inhabituel : une broméliacée du sol – plante qui retient l’eau au creux de ses feuilles -, à 800 m d’altitude sur le plateau sommital, avec une quinzaine d’imagos seulement (juvéniles tout juste métamorphosés). Le genre Rhinella compte 4 espèces en Guyane, dont deux décrites par Antoine, les deux autres étant toujours non décrites. Il s’agirait ici de la cinquième espèce du genre, à décrire.

« La météo, très sèche pour cette époque de l’année, freine nos observations, mais nous avons à ce jour 37 espèces récoltées et plus d’une quarantaine écoutées. J’ai dû batailler pendant 4 h à la marre sommitale, agrippée à un tronc avec de l’eau jusqu’à la poitrine, pour capturer une rainette Scinax boesemanni. Mon pied s’est coincé dans une racine mais j’étais tellement tendue que j’ai d’abord cru qu’un caïman me l’avait attrapé ! », lance Elodie dans un fou rire. Et de poursuivre : « Cette rainette jaune orangé de 4 cm, au chant râpeux, est abondante sur le littoral, mais elle nous intéresse ici car c’est une espèce plutôt associée aux milieux ouverts et les données génétiques montrent que c’est probablement le témoignage relictuel d’une ouverture passée du milieu ».

« Moi j’ai mené un combat acharné de 2 h avec deux grenouilles du genre Anomaloglossus pour les capturer dans la crique, à 600 m d’altitude. Elles sont très sombres, au ventre noir moucheté de tâches claires comme un ciel étoilé, avec une barre blanche derrière l’oeil. Bien que les spécimens récoltés soient grands pour le genre (3 cm), ils se taisaient à chaque approche, tapis entre les rochers glissants. J’ai dû enregistrer leur chant, un sifflement très aigu d’une note longue répétée assez lentement et leur repasser ensuite, pour les stimuler. Je rampais entre les rochers, me cachais régulièrement puis jetais discrètement un œil pour affiner leurs positions… », raconte Antoine, dans un soupir de soulagement. Lesdits batraciens font partie d’une espèce probablement non décrite – la plus proche déjà décrite étant Degranvilley, connue des monts Galbao (à Saül) et d’Atachi Baaka à l’Est du Maroni, non loin de l’Inini. L’étude d’Anomaloglossus est d’importance, car il semblerait que tout le groupe soit en train de disparaître ; la faute à un champignon ou aux changements climatiques ? Cela reste à démontrer.

Une séance photo s’improvise sur un couvercle de touque isolé du sol et recouvert de feuilles mortes reproduisant la litière alentour, pour immortaliser le lézard Tetradactylus, du genre Amapasaurus, qui a – comme son nom l’indique – la particularité d’avoir 4 doigts sur les pattes antérieures (au lieu de 5 généralement pour les autres espèces). Tout petit lézard (7 à 8 cm) au ventre jaune et à l’oeil rouge, initialement décrit de l’Amapa (région frontalière du Brésil avec la Guyane, par-delà l’Oyapock), il n’est connu que du mont Itoupé en Guyane et y paraît abondant.

Trouvée sous une veille souche de chablis sur le layon de la montée au plateau sommital, une mue encore toute fraîche de grage grands carreaux de plus d’1 m, délie les langues à notre retour au camp, autour de ce voisin redouté d’un bon mètre et demie, non encore observé malgré les allées et venues quotidiennes.

Maël DEWYNTER (herpétologue de Biotope) et Benoît VILLETTE (herpétologue de la Réserve Trésor) reviennent quant à eux de plusieurs jours sur le flanc Est, réputé plus humide, sur lequel ils avaient pour mission de retrouver des spécimens d’une nouvelle espèce de poisson, Hartiella, à large ventouse au niveau de la bouche, dans le but d’extraire de l’ADN frais pour sa description. Dans l’état actuel des connaissances, ce petit poisson de 3 à 4 cm de long, de la famille des Loricaridae, plaqué sur les rochers dans le courant, est endémique au flanc Est d’Itoupé. « Nous cherchons à savoir s’il s’agit d’une espèce liée à l’altitude, en échantillonnant à 350 m dans un talveg, puis à 600 m, de nuit, car il est alors plus facilement repérable. Si nous n’avons rien trouvé à 350 m d’altitude, 4 spécimens ont été récoltés à 600 m », rapporte Maël.

« Par contre, sur ce flanc, la forêt est très lianescente et prompte à se refermer rapidement en s’effondrant. Nous avons dû sabrer pour rouvrir plusieurs segments du layon », confie Benoît, « et  avons fait une belle observation de 5 à 6 pécaris à collier – sur une bande sans doute plus importante -, dont un tout près, vers 500 m d’altitude. Entre 350 et 500 m, les Dendrobates tinctorius sont très abondantes – approximativement 10 par kilomètre linéaire – et leurs patrons de coloration de bleu, jaune, noir, sont aussi extrêmement variables ».

Parmi les autres découvertes de cette mini-expédition, nous pouvons aussi citer le « petit crapaud de l’Amazone » : Amazophrynella (1 cm), espèce non décrite, connue en Guyane dans la partie Nord de la diagonale Nord-Est > Sud-Ouest. Arborant un ventre blanc ou jaune vif vermiculé de noir, à la gorge noire et dos marron comme un crapaud-feuille, les doigts peints de rouge, il a été trouvé à 700 m, en litière, non loin d’une crique.

 

Sol, troncs et vieilles souches passionnent aussi Thibaud DACAENS (géodrilologue CEFE), spécialiste des vers de terre. « Malgré les conditions météo, les sols ne sont pas si secs et l’échantillonnage est bon : entre 20 et 30 espèces ont déjà été collectées », sourit-il. « Comme c’est un groupe peu étudié, nous tablons sur 70 % de nouvelles espèces pour la science en moyenne par mission. Le gros vers jaunâtre (50 cm) attrapé les premiers jours en fait sans doute partie ». Impossible pour Thibaud de déterminer pour l’instant sur le terrain les espèces collectées, car c’est un processus d’identification qui nécessite des conditions de laboratoire. « Je n’ai pas encore trouvé de vers de terre géant (plus d’1 m de long), car il n’y a pas eu suffisamment de grosses averses », lâche-t-il, l’oeil rêveur.

Sébastien CALLY (chercheur de l’Université de Montpellier 3 sur les opilions), scrute la litière méticuleusement, à la lampe frontale, pour en extraire les opilions, sorte de faucheux aux tailles et couleurs incroyablement variées. « Une nouvelle espèce pour la science a été trouvée au sommet, de la famille des Cosmetidae : quasiment tout jaune sur le haut du corps (5 mm), cet opilion mesure 5 à 7 cm pattes comprises », explique Sébastien. Et de poursuivre : « j’ai aussi récolté une nouvelle espèce d’opilion pour la Guyane, peut-être pour la science, du genre Protimesius, famille des Stygnidae. Il présente 2 pics sur l’arrière du corps, des pédipalpes allongés caractéristiques de la famille – sorte d’antennes sensitives -, des chélicères – sortes de mandibules – rouges orangés hypertrophiés typiques des mâles, ainsi que des armatures en forme de pics sur les postérieurs, caractéristiques des mâles et de l’espèce ».

Au détour de ses pérégrinations accompagné de Thibaud DACAENS, tous deux détiennent pour l’instant la palme des rencontres improbables. Car si les groupes de singes atèles (kwatas) et les biches (dans la partie basse du mont) se font de moins en moins discrets, tous deux ont débusqué un malheureux singe hurleur, vraisemblablement malade, fraîchement tombé au sol et une tortue terrestre dévorée par un jaguar, la carapace largement ouverte selon la forme de la mâchoire du félin…

 

Texte et photos Aurélien Brusini.
www.aurelienbrusini.com

2 commentaires

  1. Lamy

    Très intéressant ! Certains animaux semblent sortis tout droit de la science-fiction ! Et bravo pour le travail de tous, dans des conditions certainement difficiles…

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