Parc amazonien de Guyane
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On 31/10/2018
Du 2 au 11 octobre, une mission scientifique s’est rendue sur l’inselberg également connu sous le nom de Roche Susky. Les résultats de leurs observations seront connus dans quelques mois. Un mois après leurs prospections, ils racontent leur travail sur ce site exceptionnel.
© Poj/ Pag

Ils étaient 12. Pendant dix jours, ils ont, chacun dans sa discipline de prédilection, exploré la Mamilihpan, un inselberg situé à l’extrême sud-ouest de la Guyane (au nord des monts Tumuc-Humac). Le site de la Roche Susky, du nom du pilote émérite François Susky, abrite sur ses pentes des peintures rupestres, traces de la présence amérindienne sur la rivière Haute-Litani.

Alors que ce site connu comme étant l’unique site de peintures rupestres en Guyane, est ciblé par la Direction de l’Environnement de l’Aménagement et du Logement pour un classement au titre des espaces naturels rien n’était encore inventorié de son patrimoine naturel.
Grâce à l'appui financier de la GMF, le Parc amazonien,a pu organiser, en partenariat avec la Direction des affaires culturelles, une mission pluridisciplinaire afin de mieux cerner les spécificités biologiques et écologiques du site. Durant ces dix jours, les scientifiques ont été appuyés par Wataïman Nanuk, de Kasiwe-Kunawa. L’association basée à Antecume-Pata, organise des expéditions touristiques sur la roche Mamilihpan.

Installation sur l’inselberg
Pour mettre en œuvre une telle mission naturaliste exploratrice dans l’extrême sud du département, un transport en hélicoptère est indispensable. Il a ainsi fallu à la petite équipe près d’1h30 de vol depuis Cayenne pour atteindre son point d’arrivée
Pour l’anecdote, l’un des pilotes n’était jamais descendu aussi au sud… « Se poser sur la pente de l’inselberg reste un moment rare, reconnaît Denis Lenganey, responsable police et surveillance du territoire au Parc amazonien, même après plusieurs années d’expérience à survoler la forêt guyanaise ! »

Une fois l’équipe et le matériel arrivés sur les hauteurs de la roche, le plus fastidieux commence : la descente en forêt suivie de nombreux aller-retours sur l’inselberg pour récupérer l’ensemble du matériel et l’emmener à proximité d’une crique propice à l’installation du campement.
C’est dans ces moments là que l’on préfère l’ornithologie (étude des oiseaux) à l’entomologie (étude des insectes). Car côté matériel, si la première discipline nécessite seulement une paire de jumelles pour l’observation et une paire d’oreilles bien affutée pour l’écoute des chants d’oiseaux, la deuxième est nettement plus gourmande en équipement, même si les espèces étudiées ne pèsent qu’au plus quelques grammes. En effet, pièges lumineux, groupe électrogène, purée de bananes sans oublier filets à papillons sont nécessaires pour attirer les nombreux et divers insectes de jour comme de nuit.
Les forestiers eux ne se déplacent jamais sans un compas forestier, sorte de pied à coulisse géant pour mesurer le diamètre des arbres, et une tarière, pour creuser et étudier les sols. De son côté, la botaniste ne voyage jamais sans ses fours, une collection de bouteilles de gaz et de vieux journaux pour sécher les rameaux de feuilles et fleurs récoltés qui serviront plus tard à s’assurer de l’identification des plantes.

« La première journée aura donc été consacrée à la logistique, indique Denis Lenganey, pour s’installer confortablement dans des carbets sous bâche et construire deux tables pour se restaurer et travailler après les journées de prospection. Très vite le campement s’est révélé être un lieu de vie de scorpions : il y a eu deux piqûres lors du séjour. Nous avons également eu une magnifique Theraphosa blondi (connue sous le nom d’araignée Goliath) qui était tous les soirs à l’affût, à l’entrée de son terrier en bordure du layon menant à la crique. »

Wataïman Nanuk, de l’association Kasiwe-Kunawa © Poj/ Pag

Prospections sur et autour de la roche
Pour les archéologues présents, il s’agissait avant tout de prendre minutieusement des photos et de déterminer l’état de conservation des peintures. Aidés par Wataïman Nanuk pour ouvrir les layons en forêt, ils ont également réalisé des prospections dans l’abri en contrebas des peintures, mais aussi autour de l’inselberg. Mais l’intérêt de la Mamilihpan va au-delà des peintures rupestres.

En effet, jusque là, la région n’avait pas encore été explorée scientifiquement. Autant dire que les membres de l’équipée, qu’ils s’intéressent aux plantes, aux arbres, aux oiseaux, aux insectes ou aux chauves-souris étaient enthousiastes. Et les premiers résultats de leurs recherches prouvent qu’ils avaient raison de l’être.
Selon les premières analyses de l’équipe l’ONF (Office national de la forêt) et de l’IGN (Institut Géographique National), en termes de composition forestière (répartition des espèces d’arbre) le site de la Mamilihpan se rapproche de celui du site de Roche Koutou située, elle un peu plus au nord du site. Les observations sur le terrain ont confirmé les prédictions du modèle élaboré suite aux études antérieures des habitats forestiers guyanais.

Côté ornithologique, Olivier Claessens du Gepog (Groupe d’étude et de protection des oiseaux en Guyane) s’est régalé. « Plusieurs espèces très rares en Guyane ont été observées, photographiées et/ou enregistrées. De nombreuses autres espèces peu communes ou à répartition restreinte ont été observées ou entendues. » Les chaos rocheux au pied de l’inselberg se sont, par ailleurs, révélés être un vrai paradis pour les coqs-de-roche.

Coq-de-roche (Rupicola rupicola) © O. Claessens/ Gepog

Insectes et chauves-souris
Tandis qu’Olivier Claessens s’intéressait aux oiseaux, Eddy Poirier, de la SEAG (Société entomologique des Antilles Guyane), inventoriait les insectes.Là, différents dispositifs ont été utilisés : piégeage lumineux pour les insectes nocturnes, une chasse active au filet pour les diurnes, pièges appâts pour les papillons, pièges d’interception de type malaise et Slam… « Ils ont été placés dans la végétation de l'inselberg, dans la forêt de transition et également en chablis forestier », indique Eddy Poirier. Là aussi, les premiers résultats sont très intéressants.

Jérémie Tribot, du Gepog (Groupe d’étude et de protection des oiseaux), s’est attaché, lui, à identifier les chauves-souris. Pour mener à bien son étude, il s’est équipé de cinq filets « japonais » de 12 mètres et de 2,40 mètres de hauteur. Chacune des chauves-souris a été identifiée, sexée, âgée et mesurée.  Et quelles mesures prendre pour une chauve-souris ? « Essentiellement les longueurs d’avant-bras et dans certains cas les longueurs de tibia », explique le spécialiste en chiroptères. Bien évidemment, les spécimens capturés ont tous été relâchés sur place.Jérémie Tribot a également posé un enregistreur d’ultra-son, pour détecter des espèces de chauves-souris de haut-vol, celles-ci étant très difficiles à capturer. Les enregistrements faits durant trois nuits, à différents endroits de la montagne, seront analysés par la suite par Vincent Rufray du groupe Chiroptères de Guyane.

185 échantillons de plantes
La mission a également été satisfaisante pour l’Herbier de Guyane, dont la mission est de conserver, de valoriser et de mettre à jour une collection regroupant des échantillons de la quasi-totalité des plantes du plateau des Guyanes. « Une mission comme celle au Mamilihpan est très intéressante pour l’Herbier de Guyane, confirme Sophie Gonzalez, conservatrice de l’Herbier et en charge des collections. On n’avait rien qui concernait cette localité. » Les plantes ont été collectées en prospectant les groupements végétaux des savanes roches ainsi que sur les layons ouverts par l’ONF pour ses propres besoins. Elles ont ensuite été séchées grâce au four de terrain amené sur place. « Je suis revenue avec 185 échantillons. Tous ne pourront peut-être pas être intégrés aux collections, parce que certains sont difficilement valorisables sans fleurs ni fruits, mais cela nous fait de l’information pour cette région ».

Malgré les piqûres de scorpions, malgré le fait que la saison sèche ne permet pas, pour tous les spécialistes, de faire autant d’observations qu’en saison des pluies, tous sont unanimes : la roche Mamilihpan est un site extrêmement riche. Les résultats de l’expédition sont attendus dans les mois à venir.

Les membres de l’équipe

 

Olivier Brunaux (ONF- Office National des Forêt) et Stéphane Guitet (IGN- Institut national de l’information géographique et forestière) : habitats forestiers
Sophie Gonzalez (Herbier de Guyane, IRD- Institut régional de développement) : plantes du sous-bois
Olivier Claessens (Gepog- Groupe d’étude et de protection des oiseaux de Guyane) et Tapinkili Anaiman (Pag- Parc amazonien de Guyane): ornithologie
Eddy Poirier (SEAG- Société entomologique de Guyane) : entomologie
Jéremie Tribot (Réserve naturelle du Grand Connétable – Gepog) : chiroptères, amphibiens
Oscar Fuentes (CNP- Centre National de la préhistoire) et Olivier Huard (archéologue indépendant) : archéologie, mandatés par la DAC Guyane
Pierre-Olivier Jay (journaliste) : reportage
Wataïman Nanuk (Association Kasiwe-Kunawa) et Denis Lenganey (Pag): logistique et prospection archéologie